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7.2.15

Comme une


je voudrais bien ne pas écrire comme une
femme
ne pas décrire comme une
femme
je voudrais bien ne pas décrire la condition oui
la condition non
m'ancrer dans un non-lieu de
femme
à parler de
ces hommes que je n'aime pas
ces enfants dont je n'ai pas envie de
m'occuper
ces complexes que je ne devine que dans
les griffures des autres
femmes
je voudrais bien juste être à qu'à

je voudrais bien ne pas conter des conneries de
femme
ne pas être binaire, ne pas être fascinée par les
couchers de soleil et les arbres
les paysages glissent sur moi, même les ciels ne parviennent à me capturer plus d'un
instant
je ne suis pas vraiment sensible aux
trucs de meufs
j'aime le bitume et les boulevards
j'aime la foule du samedi
et je n'ai pas peur de rentrer seule le soir

je voudrais ne pas être étiquetée
femme
poétesse non je suis
poète
pas juste jolie qu'on dragouillotte au détour d'une
lecture dans un bistrot
d'une page facebook
et qu'est-ce qu'elle écrit bien en plus
et te dire que non je n'écris pas bien en plus
juste j'écris

je voudrais ne pas porter la misère d'un genre, faire d'un doigt crochu l'inventaire
des exactions de l'autre
sexe
des exactions dont je ne sais
pas grand-chose
juste qu'il ne m'a jamais pincée le bras lorsque j'étais petite
je voudrais juste
femme
ne pas
femme
avoir à justifier toutes ces petites choses inconséquentes que je
couche
sur l'écran de ma tablette
je suis numérique
je n'ai pas besoin d'encre pour écrire
je n'ai pas besoin d'un sang d'encre menstruel
pour écrire
femme

je voudrais bien que l'on n'ait pas légiféré mon titre
que l'on m'appelle encore mademoiselle
dans les shops
dans les bureaux
à la banque et sur les enveloppes
parce que madame c'était ma mère
une vieille conne d'indienne bornée que j'aime et qui n'a jamais joui
que je ne serai pas

je voudrais bien d'ailleurs aussi ne pas avoir
à pleurnicher l'absence d'orgasme
comme un grand vide
le souffle rauque des hommes qui se vident insatisfaisants
comme un grand dégoût
m'encaisser dans une sexualité de reflux
comme une écrivaine
femme
ça me dépasse cette manière qu'elles ont d'être
putes ou frigides ou les deux
de se sentir obligées
moi je me mords les lèvres et c'est tout
et c'est beau à regarder lorsque je
le fais

je voudrais bien ne pas écrire
femme
ne pas penser
femme
ne pas être catalalalalilaloguée
femme
ne pas me plaindre
femme
admettre qu'en tout étalage de cause je danse souvent jusqu'à très tard
et chantonne au petit matin lorsque
je hume
mon café
et que j'écoute
de la musique fort pour agacer les voisins
que d'ailleurs souvent au petit matin je
dors
et c'est tout

je voudrais bien ne pas courir avec les loups, psychanalyser la reconquête d'une
féminité
que je n'ai jamais perdue ni cherchée
femme
je suis
mademoiselle
oui
princesse
parfois
c'est juste un état de
fée
et je n'ai pas du tout envie
d'en parler

A.K.